( 19 décembre, 2013 )

L’INSURGE

 

L’INSURGE

 

        

         Dehors, il pleut. Ca fait longtemps déjà que ça ne cesse. L’eau sur les fards à paupière de ma patronne clapote au rythme régulier de mon écoulement pseudo-lacrymal. Des phares m’éclairent dans la nuit à mesure que claironne le prisme égrainé du despote. Il descend, passe, s’en va, pas un regard, je trépasse. Et la tristesse s’empare de ce paysage sur le départ. Aussi, mon âge s’abaisse au fur-et-à-mesure que mon illusion croît. Mais que croire au fond ? Mon impossible vision simulante ou cette impression d’être une cible stimulante du Dieu-Temps ?

        

         Je ne sais, il n’est pas à moi d’en décider de toutes manières… Je n’ai rien à dire, rien à penser, tout à panser, surtout ne pas raisonner. A la limite me contenterai-je de résonner si par malheur un son se pourfendait en écho dans ma structure. Extrême discrétion et absence de tout heurt sont les devoirs implicites du serviteur. En récompense, j’ai la suprême onction de faire partie des meubles.

        

         Maintenant que l’averse me détrempe, le paysage d’Automne s’estompe. Mes maîtres, ces formes tierces d’odeur, de poids, de bruit et de matière ne s’étonnent plus, à moins que je ne me trompe, de ma présence ici. Sans cœur et sans mon accord, ils m’y ont placé. Telle une n/pourriture rance, ils me pensent finis, mis en bière. Je reste cependant et présage qu’il serait déplacé de ne pas leur accorder confiance car, jusqu’à présent, leurs voix faisaient office de voie pour moi.

        

         L’orage menace à présent. Amer et replié, je conserve dans mes nervures une ultime marque de fierté. Depuis quelques jours, nul ne s’est servi de moi comme séant. Finirais-je par relever la tête durant cette dernière existence d’objet trop mûre ? Serais-je moins bête, plus pur, devant leur aisance et leur projet trop durs ? Sortirais-je de ce joug dont ils ont abusé et qui continue à subvertir mes sœurs et les ressorts usés de mon compagnon d’infortune ?

        

         Je ne puis le savoir, un jour peut-être . . . Toujours est-il que, dans mes ultimes instants, ma place n’est plus à prendre !

 

        

 

 

 

         Post-sciptum. « Gardez vos fleurs, vos pleurs et vos couronnes. Epargnez-nous de vos cérémonies mortuaires. Réservez vos prêtres pour d’autres « combats ». Préserver vos coins de ciel bleu pour des êtres de chair. Ce n’était là qu’une chaise. »  Le propriétaire

 

[Objet abandonné]

( 19 décembre, 2013 )

AMBIANCE MENDIANCE

 

AMBIANCE MENDIANCE

 

Volant en main, j’approche déjà paré

Et j’aperçois au loin de ses déshérités

 

Silhouettes affaissées, voûtées et obscurcies

Ils se joignent aux autos en demandant sursis

Mais peu de cœurs s’ouvrent à ces dons anonymes

Peu de vitres s’abaissent, conscience pour éponyme

 

Un panneau est levé, une demande en suspens

Une misère maladive réclame à se nourrir

Mais des fronts abaissés desquels tout dépend

Restent sur les souliers sans porter de sourire.

 

Et là qui sont les proies et qui sont les victimes ?

Qui servent donc d’appas à ces effrois intimes ?

Si personne n’est là pour aider l’ici-bas

Nul ne pourra jamais reprendre le combat.

 

Et ces regards caverneux, ces ombres, ces condamnés

Des visages anguleux en haillons affamés

Nos destins s’entrecroisent l’espace d’un tourment

Et nous cherchons refuge dans un faux firmament.

 

Mais soudain le gong sonne et le feu a verdi

Le ventre se desserre, ça tonne, c’est Vivaldi !

Tout en accélérant, nous nous désengageons

Et laissons derrière nous ce que nous partagions

 

Et nous fonçons impie vers d’autres subversions,

Les laissant derrière nous à leur dénonciation…

 

[Riches et pauvres, culpabilité ?]

( 19 décembre, 2013 )

RIEN DE NOUVEAU ?

 

RIEN DE NOUVEAU ?

 

            D’un contrôle : Depuis que ces fils de pub ont pris le pouvoir, chacun de nous glisse et sombre sans le vouloir, dans un monde où tout est pensé d’avance, où tout est contrôlé sur fond de redevance.

 

            D’une inondation : Dire qu’avant, en fans avertis, nous nous languissions des nouveaux spots, la publicité, à présent, nous la fuyons comme un écho despote, écho d’un système qui, au fond de nos oreilles, se pose, se couche, écho incontinent qui s’insinue, faute de défense, à l’intérieur de toutes les couches.

 

            D’une standardisation : Nos pieds, nos tailles, tout est contrôlé, influencé. Assis, tout passe par la porte étroite d’un identique normé mais flétri, rassis. Et, paumés,  nous ne savons plus faire les tris, de ce que la société nous donne, de ce qu’elle nous chante. Là où elle nous enrobe, sachons percevoir ce qu’elle nous dérobe… 

 

            D’une révolte :A présent que, sur fond télévisuel, le pire rentre dans les mœurs, ne nous réjouissons pas de cet usuel qui nous entame jusqu’à l’écorce, ne nous laissons pas embrigader par ces nouveaux cours de gym, ne nous hâtons pas de nous lancer dans ce énième et mirifique régime !

 

            D’un questionnement :Supportant la lourde machine, sommes-nous devenus des essieux ?  La pensée unique nous éloignerait-elle de tout contentieux ? Nous fermerait-elle les yeux sur tous ces comptes en Suisse, enivrants leurs caprices, promulguant la société du vice là où moi je dévisse !!

 

            D’un début de réponse : Car enfin, nous ne sommes pas nés pour cet endoctrinement qui n’a rien d’inné. A tous regarder les mêmes émissions, aimer les mêmes standards, comment un jour trouverons-nous et défendrons-nous nos propres étendards !?

 

            Et pourtant… Aujourd’hui plus que jamais nos paroles leur doivent correction, la cause implicite reste toujours l’évitement des frictions, car, sous-jacent, il leur demeure l’envie de nous imposer déférence, celle qui, de la pensée, nous sort, celle qui fait choir les différences et embellit la délivrance.

 

            D’une redondance : Richesse des hautes castes qui, sur nos dos en lambeaux, engraissent. Pauvreté des chastes qui, hiver et contre tous, disparaissent. Que leur reste-t-il ? La boisson comme seul oubli ? Ou bien le Syndrome Iniquement Destructeur des Amoureux transis ?

 

            Au final : Consumons la consommation, ne donnons plus de sommation, sortons de nos états-nations, donnons aux autres nos rations et nous ferons de bonnes actions. Faisons ployer les égoïsmes, condamnons racisme et intégrisme, rejetons tous les fascismes. Alors,  notre cerveau rayonnera de mille prismes !!

 

[Coup de gueule républicain]

( 19 décembre, 2013 )

DISTORSION

 

DISTORSION

Encore une nuit à peser le pour et le contre

Ton corps me nuit à penser le jour ou la nuit

 

Déluge… la pluie a envahi ma tête

Grabuge… la suie ensevelit ma quête

 

Mais sur quel chemin dois-je me diriger ?

Et vers quel ravin vais-je m’éclabousser ?

Car mon auto en cinquième continue son périple

Fonçant sur une autoroute en plein brouillard, traquenard !

Et ces poteaux sur le côté qui, chacun, cligne son œil triple

Biaisant mes derniers doutes de leur dard sous nénuphars.

Distorsion… c’est un son qui de tout bord s’évapore

Déraison… C’est mon ton qui sur chaque raté te fait peur.

Comme un marin dans la brume, ma barre à moi me mine

Cette mer de pois pour des prunes ou rien ne se dessine

Perte ! Perte que cette escapade trop souvent nocturne

Certes ! Certes ma cavalcade préserve quelques côtés diurnes.

Inhibition… Une façon astucieuse de se fuir.

Eloquence… Une même méthode pour te nuire.

Mais pourquoi diable avoir choisi pour cela les chemins de traverses ?

Pourquoi faut-il que cette franchise sous laquelle je ploie me renverse ?

Maintenant l’éclaboussure a éparpillé mes morceaux

Mes blessures ont été ramassées par des vassaux

A leur manière bancale, ils recolleront dans le désordre.

De là, comment pourrais-je à nouveau vivre sans me tordre ?

[Doutes]

( 19 décembre, 2013 )

EN COURS…

 

EN COURS…

 

Des mots volent en éclats et les oreilles s’enlisent

Certains ressassent leurs tracas, d’autres lisent

Derrière les vitres nous tourmentent des machines

Devant nos pupitres s’avachissent des échines

 

Des maux de tête se rencontrent en ébats

Etudiants perturbés par ce réel combat

Que de tenir toujours à ces propos hirsutes,

Une attention soutenue sans savoir dans quel but.

 

Démo. Toujours pour ces profs aux aguets

Attendant de nous toutes les complaisances

Pour ne pas se noyer, pour un passage à guet

Pour qu’ils payent leur loyer, donnons-leur cette aisance.

 

D’émotion enfin quand les rivalités adviennent

Des théories des autres chaque ponte les fait siennes

Rabaissant ainsi tout leurs anciens égaux

Afin de soulever leur trop précieux égo.

 

[Emotions estudiantines…]

 

 

 

( 19 décembre, 2013 )

APRES LA GRELE

 

APRES LA GRELE

 

La menace, foudre de grêle, n’est plus

Ni évanouie, ni dissipée, elle s’est échue

Des oiseaux invisibles en ont sonné le glas

Leurs chants victorieux s’élèvent du fond des bois.

 

Et, lorsque les cieux obscurcissaient les lieux,

Qu’une rocaille glacée s’éboulait sous nos yeux

Tout était encore éteint, muet, vide et effroyable

Alors que là l’espace est plein, avide et admirable

 

Des moineaux intangibles viennent d’y chanter leur la

Leur accent glorieux s’abaisse du haut des toits

Redescendant un peu d’eau comme un joyeux trépas

Et cette lumière solaire qui dans le ciel flamboie !

 

Sa douce chaleur nous caresse l’échine

Et telle une solitaire qui nous met en émoi

Elle nous promet, coquine, de belles nuits câlines…

 

Partout, des badauds illuminés se déraidissent

La crainte est passée, nul n’est plus cadenassé

Partout, des ados affairés se dégourdissent

La plainte vient de cesser, nul n’est plus isolé.

 

Sans doute que demain tout sera oublié

Les angoisses évanouies, le regard désabusé

Chacun sur sa route et l’égo amplifié

Chacun dans son doute mais à qui diable se fier ?

[Nature]

( 19 décembre, 2013 )

DES FETES

 

DES FETES

 

 

Assise là en face de mon semblant d’être,

L’espérance me fixe du haut de son identité.

Mes yeux évasifs cherchent un appui, un paraître,

Instants lapidaires qui, pourtant, durent une éternité.

 

 

Le discours s’échappe d’un point oratoire bien organisé,

Je me perds dans cette façade ouverte,

Miroir d’une âme perturbée, brisée

Qui, pertinemment sait qu’elle court à sa perte !

 

 

Le mot est lâché, bouleversement attendu

Un parfum de défaite flotte dans la salle de la cafèt,

La guerre continue, la bataille est perdue,

L’ironie resurgit mais le malaise est net.

 

 

L’intelligence perturbatrice a suscité une scission,

Entre l’altruisme maternel et l’égocentrisme marqué,

Ma pensée flotte puis s’évapore sans passion.

Le vide resurgit, pas de chance, elle est maquée !

 

 

Le cycle reprend son cours,

Le déplacement en sphère jamais ne s’arrête.

La recherche  se prolonge vers d’autres amours,

Mais pour l’instant, jouons et vive les fêtes !

[Déception]

( 19 décembre, 2013 )

LE PROJECTEUR. MACHINE A REMONTER LE TEMPS . . .

 

LE PROJECTEUR.

 

MACHINE A REMONTER LE TEMPS . . .

 

 

 

                        En se réveillant ce matin là, Albin s’aperçut du bienfait de posséder à son actif une horloge interne suffisamment fiable pour ne pas rater ses principaux rendez-vous. Un coup d’œil jeté sur sa montre Timex fraîchement sortie des chaînes de production venait lui confirmer qu’il allait être à l’heure.  Nul moyen d’échapper à cette obligation intérieure, il était temps de rompre les amarres qui le liaient jusqu’à présent au territoire des songes et de cette indéfinie quiétude exacerbée. Quitter ce corps rebondi en évitant de faire craquer le matelas demeurait cependant un réel parcours du combattant. Et quand bien même l’effort serait-il couronné de succès, encore faudrait-il se diriger jusqu’à la cuisinière sans faire craquer le plancher, se saisir d’une casserole, faire bouillir l’eau, ouvrir le placard, s’emparer du sachet de café, ne pas croquer trop brusquement sa biscotte, prendre soin de ne pas heurter sa bicyclette en cours de route.

 

                        Vaste programme en définitive…  Mais l’essentiel, douleur testiculaire oblige, était d’évacuer au plus vite l’excédant urinaire accumulé durant la nuit. Oui mais cela revenait au préalable à répéter toutes les scènes mentalement formulées comme embarrassantes. En bref,  se lever en évitant tel grincement et tel craquement… Etait-il, en définitive, condamner à rester cloué sur ce lit de facilité impossible ? La boucle allait-elle être aussi aisément bouclée?

 

                        Et puis, tout d’abord, quel problème foncier se cachait derrière tout cela ? Quels étaient les enjeux de la situation ? Ne pas réveiller cette personne, à ses côtés ? Cette femme qui depuis bientôt quinze ans ronflait nonchalamment en sa présence et se fichait pas mal de la complexe problématique dans laquelle il se voyait enlisé ? Ou bien éviter de couper le sommeil à ses deux charmants bambins qui n’avaient apparemment cure de ses problèmes existentiels ? En fin de compte, ses réserves allaient-elles plus directement vers cette femme « ouateuse », remplit de mollesse, pleine de dépit pour le monde sportif et, finalement, chargée de ressentis à son égard ou bien vers ses gamins impertinents et irrespectueux ? Et puis, après tout, était-il nécessaire de s’étendre encore bien longtemps sur ces questions alors que quelque chose de bien plus passionnant l’attendait au dehors ?

 

                        Albin finit par se lever en faisant couiner les ressorts du sommier, craquer immodérément le sol, et claquer la porte des toilettes. Une fois avalé un grand bol de café noir et englouti une quantité conséquente de spaghettis bolognaises, il extirpa tant bien que mal son vélo dix vitesses du modeste encadrement de la caravane.

 

                        Aussitôt dégagé de ce carcan estival, il humecta avec délice les senteurs méridionales qui lui envahissaient avec bonheur les parois nasales. Odeurs de pins finement mêlées au sel marin charrié par une douce brise matinale, égrenage minutieux de cigales aux aguets, légers bruissements du Mistral dans les pinèdes. Nul doute : le paysage tout entier l’attendait et il aurait été difficile, voire impossible, de se jouer de cette échéance enchanteresse.

 

                        Mais Albin n’en était déjà plus à ces considérations romantiques de mariage entre la déesse Nature et l’espèce humaine lorsqu’il enfourcha sa bicyclette. En traversant le camping, il vit un Angora, jonché au milieu de l’allée centrale, s’enfuir à la hâte. Dommage, il aurait préférer ne pas trouver un chat sur son passage ! Un regard sur le ciel lui indiqua qu’une certaine amabilité météorologique ne s’excluait pas totalement. Un horizon clément, un retard de seulement six minutes par rapport à ce qu’il s’était fixé, tous les éléments semblaient corroborer la thèse d’une réussite totale. Tous les éléments certes… Si ça n’avait été qu’Albin pressentait l’arnaque ! Il était  notoirement, statistiquement et logiquement impossible, impensable que tout puisse se dérouler aussi facilement. Non, l’expérience demeurait jusqu’alors indélébile : à chaque fois que les choses prenaient une allure à peu prés commode, il ne manquait jamais à la « pièce », dans les trois ou quatre jours suivants, de dénouements dramatiques. Il lui arrivait même de se prendre pour l’ Hamlet ou l’Othello des temps modernes, avec cette considérable différence toutefois qu’il n’était, au départ, ni prince du Danemark, ni noble more au service de l’état de Venise. Non, rien de tragique dans sa

Vie…

 

                        D’accord, il avait réussi à fuir le local exigu qui leur servait de refuge temporaire pour trois semaines ; certes, il venait de traverser avec brio l’allée du camping ; ok, le beau temps était au rendez-vous mais, par delà ces conditions « trompe l’œil », qui pouvait lui certifier que tout continuerait à « aller » ? Qui pouvait lui assurer que sa femme viendrait réellement l’acclamer ? Et quand bien même elle finirait par se déplacer, comment être sûr, sans se faire déclarer de dangereux utopiste, qu’elle et ses fils le rattraperaient bien au moment où il en « chierait » le plus ? Comment être certain qu’il se présenterait sous l’angle le plus caractéristique de sa position d’homme en souffrance ? N’était-il pas incertain qu’elle le rejoignit dans un col, un de ces trois cols de deuxième catégorie qu’il se destinait à gravir aujourd’hui ? N’était-il pas moins possible qu’il finît par crever en cours de route, voire par chuter ? Une chute mortelle, sans issue, voire, pire encore, une chute handicapante, un handicap vital avec plus aucune possibilité de se relever, de courir, de sauter !

 

                        Voilà, en quelque sorte, ce que d’aucun aurait appelé pompeusement une magnifique journée, voici une manière bien paradoxale d’envisager les choses se dit Albin qui avait bien failli tomber dans une autosatisfaction sans borne l’espace de quelques minutes. Durant ce moment d’incertitude et de doute, il n’en oubliait pas de pédaler à vive allure, il avait un temps à respecter et ne pouvait en aucun cas se permettre de tomber en dessous de la barre des trente km/ h en plat et faux plat montant. Le col était encore loin mais il ne s’agissait pas de faire tomber la moyenne avant d’avoir atteint les positions les plus raides du parcours. La facilité aurait voulu qu’il se laissât aller à flâner fébrilement, prétextant mollement que les choses se corseront bien assez tôt pour qu’il en profitât dans l’instant. Mais Albin ne mangeait pas de ce pain là, agir ainsi se serait apparenté à une quasi-démission, la démission de soi à soi-même peut-être ? !

 

                        Au kilomètre six, une légère hésitation s’empara de lui, devait-il prendre à droite ou à gauche, direction Aubagne ou Cassis, qu’avait-il concocté le soir dernier, n’avait-il pas omis de s’interroger sur cet embranchement ? Si prendre la première décision lui semblait envisageable, il pressentait la seconde solution comme fortement envisageable ; oui mais devait-il, pouvait-il se fier à un pseudo-instinct sans remettre en cause toute objectivité ? Devait-il se laisser manier par une subjectivité inhérente à des mouvements d’humeur inconsidérés ? Aller à gauche parce qu’on le ressent ne correspond en aucune manière à se diriger vers Cassis, itinéraire consciencieusement choisi la veille. A partir de là, avait-il la possibilité de trancher la poire en deux tel un Salomon stratégiquement transigeant ou devait-il « commettre » un choix insatisfaisant par nature ?

 

                        Albin, voyant l’heure défilée de manière tout autant inexorable qu’incoercible, prit à gauche pour le regretter aussitôt. Un autre doute, ou plutôt un sentiment d’insécurité, une envahissante insécurité foncière l’assaillit : il était presque sûr d’avoir oublié ses barres céréalières et autres pâtes de fruit. En fait, il ne se rappelait plus ou plutôt n’était plus tout à fait sûr d’avoir posé dans les poches dorsales de son maillot cycliste ses inévitables victuailles. Mais non, ça n’avait rien à voir avec le fait de n’être pas tout à fait sûr,  il devait se rendre à l’évidence une bonne fois pour toute : il était du genre impayable, la tête ailleurs, de « la peau de sauc. devant les yeux » comme lui lançait quotidiennement son père qui ne manquait pas de justesse d’esprit. Il avait cru penser à tout, avait cru être prêt à partir mais il n’en était rien, du blabla insipide mais victorieux dans sa forme, du bavardage convenu bien qu’inconvenant que l’on se pose en préalable à la certitude de n’être pas si mauvais. Ca ne pouvait tenir, ce n’était que du colmatage, de la fiction, un tissu de croyances tronquées à la base. Mais qui, au final, faisait les frais de cet escamotage, qui rafistolait la marchandise éparpillée ? La réponse était claire : des gens qui bénéficiaient d’une tête bien pleine posée là où il le fallait, des personnes qui n’omettraient en aucune manière leur support glucidique avant de partir pour l’effort, des responsables qui avaient du plomb dans la cervelle, ces mêmes personnes qui . . .

 

                        Albin passa alors non loin d’un panneau qui lui indiqua une direction similaire à celle tracée sur son plan. Il passa nonchalamment la main dans ses poches arrière pour constater, avec un étonnement qui précéda un réconfort outrancier, la présence de son garde-manger. Néanmoins, il ne mit guère de temps pour réévaluer sa position et pour n’accueillir cette nouvelle qu’avec force retenue, il ne s’agissait pas de vendre la peau de l’ours . . . D’autant que cette attitude aurait été fort mal à propos après ce qu’il venait tout juste de constater : sa moyenne de déplacement avait chuté honteusement. S’il continuait à flemmarder de la sorte, sa femme risquait bien de le retrouver au pied du camping ! Albin visionnait la scène avec grand réalisme : elle, l’encourageant, un sourire aux lèvres, ses enfants, de manière beaucoup plus sournoise, car n’osant pas exprimer leur moquerie, l’interrogeant plutôt de façon faussement naïve et dérisoirement inquiète sur l’état de ses nouvelles vicissitudes.

 

                        Inévitablement, les conséquences d’une baisse d’allure ne pouvaient s’envisager, sa position se serait alors révélée intenable, impossible à gérer, effroyable à vivre.

 

                        La moyenne d’Albin remonta alors de trois kilomètres à l’heure, ce qui demeurait convenable vue les conditions actuelles de la route. Un début de col commençait à faire ressentir ses effets. Parti à 7 H 34, Albin constata qu’il venait d’atteindre le premier palier du cycliste : les trente premières minutes de route, cruciale mise en jambes prometteuse ou entremetteuse d’une bonne forme subséquente. Prendre la route tôt le matin présentait un double avantage : d’une part cela évitait le regard embarrassant des vacanciers, regard de chimpanzés bedonnants ne semblant jamais avoir vu de deux roues de leur vie (leur curiosité indéfectible paraissait sans bornes) et d’autre part ce départ prématuré permettait d’éviter une chaleur par trop contraignante en ce mois de Juillet.

 

                        A ce propos d’ailleurs, les calculs d’Albin laissaient présager une  durée relative de deux heures trente de répit. Ensuite, le soleil débuterait une valse à deux avec le sportif, une danse épuisante dans les premiers temps puis envoûtante puis transcendante, puis transgressive, meurtrière enfin . . . C’est pourquoi Albin comptait sur le facteur habituation, s’habituer à la rigueur du terrain était devenu un exercice auquel  il avait été très bien rôdé et dans lequel il finissait par exceller. D’ailleurs, il était prêt à défier quiconque aurait remis en cause ses compétences. Après tout, il n’y avait pas de raisons pour qu’il fasse seul les frais des difficultés et autres complications existentielles. S’il avait une dette, il la payait et la repayait autant de fois qu’il l’était utile mais pas question qu’il en fasse seul les frais.

 

                        Si tout se passait comme prévu, sa femme et ses fils le rejoindraient en voiture sur les coups des 9 H 45- 10 H 00 puis il s’arrêterait quatre minutes (peut-être cinq, il était prêt à tout envisager à présent), boirait une dizaine de gorgées d’Isostar orange, pincerait d’un geste paternel la joue droite de son benjamin, donnerait une tape sur l’épaule (droite ou gauche peu importait) de son aîné, baiserait chastement les lèvres de Jacqueline avant de chevaucher à nouveau son cheval de bataille. Quatre ou cinq minutes consacrées à la famille. .  Albin avait bien conscience qu’un vrai chevronné n’en ferait pas la moitié mais, après tout, n’avait-il pas l’esprit intégralement familialiste ? Peut-être, toutefois, était-il trop tendre ? Se priver ainsi de profiter au maximum de la route sous prétexte de quelques utopies vertueuses ! Cela en valait-il vraiment la peine ? Trop bon père ? Trop bon époux ? Certainement, mais l’homme pouvait-il se refaire ? Difficile. En revanche, n’était-ce pas là un peu facile de conclure ainsi sur un problème aussi fondamental ? Il s’agissait de songer sur l’ensemble de sa conduite au fond. .   N’en donnait-il pas un peu trop, ne se vendait-il pas corps et âme ? Ses (ex) actions ne se tramaient-elles pas au détriment de lui-même ? Qu’en était-il réellement ? Comment doser savamment la part de son investissement personnel par rapport à son investissement objectal ? Une certitude en guise de provisoire élément de réponse pour l’instant : apporter la becquée à ses enfants et le pognon à sa femme demeurait une erreur intarissable ; autant pour lui que pour eux. D’ailleurs, la preuve était là : il en faisait des assistés, ils l’utilisaient. A n’en pas douter, ils le pompaient !

 

                        Non, il n’aurait jamais dû leur demander de venir le voir, c’était là une faveur qui se gagnait plus qu’elle ne se donnait gracieusement.

 

                        Toujours était-il qu’ils viendraient et qu’il ne serait alors plus temps de les repousser, il se devrait de faire avec pour cette fois ! Les mamours et câlins terminés, il ré enfourcherait son vélo et repartirait en plein col. Sa femme resterait en arrière, le klaxonnerait en le doublant, les fils lanceraient un « Allez papa ! » de circonstance puis ils l’attendraient un peu plus haut et le manège durerait sans doute jusqu’à midi.

 

                        Le temps s’écoula cependant en suivant un Albin assez mécontent de lui. La côte de tous les diables (comme disait son père), le mont de la Saoupe, était arrivé (ou plutôt était-il arrivé à elle ou bien finirent-ils par se rencontrer ?) et sa vitesse s’estompait à mesure. C’est alors que le ronflement peinant d’une automobile le chassa de ses pensées. A vue d’oreille, sa distance s’évaluait à 200 – 300 mètre et provenait de derrière, bien avant le virage qu’il venait de prendre il y avait une minute. Un coup d’œil rapide sur son inséparable Timex lui apprit qu’il était déjà 8 H 45. Un véhicule ! A 8 H 45 ! ! Un frisson d’effroi lui parcourut l’échine, il n’en revenait pas, ne pouvait le croire, ce que Jacqueline venait de commettre était tout bonnement inqualifiable, incompréhensible… A bien y réfléchir, effort habituel chez Albin s’il en était, la chose était indubitable. Comme un et un font deux et ne donneront jamais aucun autre chiffre que ce binaire, sa femme venait de confondre 8 H 45 avec 9 H 45 ! Il avait la conviction (l’intime conviction s’entend) qu’elle était à bord de sa voiture dans son dos, à moins de cent mètre à présent. Impossible de se tromper, elle avait tout bonnement confondu, mais comment pouvait-on confondre ça ?, l’heure fixée, cet horaire dont il tenait tant et qu’il s’était évertué à lui fourrer dans la caboche !

 

                        Une 104 coupée le dépassa alors sans effort apparent; le véhicule, surchargé de cinq personnes et de deux valises arrimées en croix sur le sommet du toit, envoyait des nuages rondouillards détachés sous formes de volutes noirâtres.

 

                        Une simple erreur de jugement. .  Pas de quoi fouetter un chat ! Et puis cela ne venait en aucun cas disculper sa femme de ce qu’il avait imaginé à son égard. Du moins pas encore. Rien ne lui prouvait par A+B qu’elle n’avancerait pas leur rencart de trois quart d’heure ! Il en aurait de toute manière confirmation dans un quart d’heure. Quant à cette bande de ringards en bagnole, leurs petits yeux de fouine ne l’impressionnaient pas plus que ça ; il ne demandait qu’à les voir sur un vélo, histoire de se marrer cinq minutes et de leur montrer qui était en mesure de faire quoi en ce monde.

 

                        A 10 H 15, un doute planait : viendrait-elle ? N’en profiterait-elle pas pour lui faire faux bonds ? N’était-elle pas, à l’heure actuelle, en train de chercher un prétexte quelconque pour s’extirper de son devoir conjugal ? A quoi jouait-elle ? A quoi jouaient-ils au juste elle et ses fils ?

 

                        Peu à peu, il s’acheminait vers les 10 heure vingt et avait comme une impression de s’être fait berner, totalement roulé dans la farine, fatalement . . . Et cette roue qui venait vraisemblablement de crever, elle semblait aplatie, fatiguée (autant que lui d’ailleurs) , il allait falloir trouver des objets contendants ( un démonte pneu et des boyaux de rechange, ce dont il n’était pas sûr  de posséder ) pour réparer. Se résoudre à s’arrêter n’était pas une perspective aisément acceptable, pas maintenant du moins, pas à ce niveau, pas alors qu’il risquait de déboucher d’une minute à l’autre au sommet ; non, impossible, continuer à rouler jusqu’à leur arrivée demeurait la solution la plus sage. Ensuite, après avoir été vu en train de souffrir, il pouvait toujours faire croire à une crevaison momentanée. Oui, agir de la sorte s’avérait la solution la meilleur, quitte à se saisir du temps qu’il leur avait initialement réservé  pour la réparation. Pourquoi pas ? De toutes manières, comment s’y prendre autrement ? Et puis méritaient-ils qu’il leur accordât plus de temps qu’il ne s’en octroyait lui-même ?

 

                        Le col se prolongeait, inlassable, inclassable, inépuisable, inévitable. Albin s’aperçut qu’un mauvais effet d’optique l’avait trompé sur l’état de son pneumatique. Peut-être était-ce là un premier signe de fatigue ? Mais, peu importait ses sentiments après tout, ne pas s’arrêter était la règle d’or du cyclisme comme lui avait sermonné son père, il s’y tenait. Les virages se succédaient avec de plus en plus d’écart temporel, le temps s’allongeait, l’horizon se noyait dans un flot d’ascendance interminable. Les nouvelles portions de routes s’immisçaient de façon aliénante dans le réseau psychique d’Albin, l’espoir de caresser de ses bouts de caoutchouc le bitume d’un éventuel sommet messianique reculait à mesure.

 

                        Ne pas poser pied à terre. Le faire pour ses enfants, pour qu’ils aient à la fois une bonne image de lui et puissent l’aduler pour ses mérites plutôt que pour sa paternité. Car être père n’était pas une fin en soi, s’en contenter aurait été vaine illusion. Un père ne se respectait que s’il était respectable et ne s’admirait que s’il avait de quoi être admirable. Albin savait se montrer autoritaire quand il le fallait aussi bien qu’endurer, prendre sur lui, en son temps. La base, le fondement d’une éducation réussit, demeurait concentré en ces points, qu’importait la ribambelle de discours stériles sur la question éducative ? L’essentiel n’était-il pas d’avoir des cadres fixes et de s’y tenir ? ! Agir ainsi pour Paul, l’aîné, et pour Jacques, bien plus qu’une mise en œuvre de principes désuets, était devenu une véritable profession de foi.

 

                        « Pourvu qu’ils viennent ! » se surprit à songer Albin au moment où il en avait presque oublié l’autre cadre fixe qui lui servait d’assise.

 

                        A 10H40, la Renault 18 marron claire déboucha derrière un parapet donnant sur le vide. Catherine était radieuse, les vacances avaient bien commencé, le ciel bleu, l’avenir serein, elle amenait ses enfants voir les exploits de son père. Elle aurait surement préféré faire un tour au marché hebdomadaire du village en cette belle matinée, ce qui aurait donné une occasion à ses fils d’aller piquer une tête dans l’eau, mais son mari avait tellement tenu à ce qu’ils viennent. Après tout, qu’à cela ne tienne, ils étaient là et lui préparaient une surprise de taille.

 

                        Albin, pas encore au courant de « l’arrivage massif », suffoquait presque, sa moyenne était descendue à 7 km/h, ses rapports (petit braquet, grand pignon) ne le soutenait guère plus, sa notion du temps s’estompait depuis une vingtaine de minutes. Il n’attendait plus personne, ne pas surtout, surtout ne

pas . . .

 

            « Allez poupou ! Allez poupou ! ! »

 

                        Relevant désespérément la tête, il reconnut en premier lieu le visage de son cadet qui, les mains en porte-voix, l’encourageait. Le grand était assis sur la vitre arrière-gauche de l’auto et l’acclamait tel un supporter du tour de France. Sa femme, qui venait de le doubler, le laissa remonter petit à petit. Albin, face à ce déluge « d’imprévus », reprit progressivement de l’entrain, le retour sur terre s’imposait. Du coup, sa vision s’éclaircit. Il remarqua alors une chose étrange à laquelle il ne s’attendait pas : Paul, qui venait visiblement de se relever, mais s’était-il baisser ? , tenait une caméra super 8, sa caméra super 8, celle dont il avait mis en garde la famille contre tout usage immotivé ! Un instant, il faillit sortir de ses gonds, son fils en équilibre précaire sur le rebord de la portière avec un de ses objets les plus précieux dans les pattes ! Incroyable ! Tout bonnement inqualifiable comme conduite, et cette idiote de Catherine qui souscrivait à cet acte de vandalisme ! Certes, ils avaient commis cette monstrueuse erreur dans le but de lui faire une surprise de premier ordre mais tout de même, n’avaient-ils pas poussé un peu fort ? Toutefois, Albin se calma assez vite. Ils étaient en train de filmer, de donner une trace à sa volonté de mettre quelque chose d’objectif ( c’était le cas de le dire ! ) sur une sensation ( la sensation héroïque de douleur ! ). Non, il ne les réprimanderait pas ; du moins pas pour l’instant ; plus tard, il leur ferait la morale sur le respect des instructions données ; pour le moment, faire bonne figure demeurait essentiel. Du coup, un sourire surgit du fond de ses entrailles, telle une edelweiss sous la neige aux premiers rayons printaniers.

 

                        « Ca va fort ! » crut-il nécessaire de lancer à leur encontre, non sans penser à cette publicité malheureuse dans laquelle Patrick Sabatier faisait la même réplique, dents blanches en ponctuation.

 

                        Ca allait effectivement tellement fort qu’il continua sa route sur quelque mètre, retardant d’autant son temps de pause. Bref, toute sa planification horaire bascula inévitablement mais que pouvait-il y faire, avec une femme aussi sur-pre-nan-te ! ?

 

                        « Surprise ! Aujourd’hui, avec les enfants, on a décidé de t’immortaliser mon chou ! »

 

                        Albin finit par s’arrêter sur le bas côté après avoir enlevé ses chaussures des cales. Tout en prétendant qu’il ne s’attendait pas à une telle idée, il songea à cette façon détestable qu’avait sa femme de toujours se servir des enfants comme protection dans les moments litigieux.

 

                        « Alors p’pa, t’as pas trop chaud ? Ca fait combien de temps qu’tu roules ? T’es parti à quelle heure ? »

 

                        Trois questions en une phrase ou une question récurrente sur trois phrases ou encore pas de phrases du tout mais que des questions ? Albin songea alors à un moment très précis de son enfance : à table, sa mère lui demande de ne pas parler la bouche pleine, il n’écoute pas, son père lui donne une de ses tapes caractéristique derrière la nuque « pour lui faire piger l’truc ».

 

                        «  Fais le tri dans tes questions Jacques ; je ne peux pas répondre à trois interrogations à la fois, tout comme toi, plus tard, tu ne pourras pas entamer et la discussion, et le résumé et le commentaire de texte. »

 

                        La formule était convenable, il n’avait pas eu besoin de passer à l’acte pour exprimer un point éducatif primordial. Du travail efficace . . .

 

                        Jacques n’eut cependant pas le loisir de se livrer à un tri digne d’un enfant de 7 ans, son père venait d’avaler une orange et demi, deux biscuits énergétiques et les trois quarts du jus de citron pressé par sa femme. Pour Albin, il était tout simplement temps de reprendre la route après avoir, évidemment recommandé à Paul la plus extrême prudence dans le maniement de la caméra.

 

                        Il avait de grand espoir envers Paul. Dix ans et demi n’était pas trop jeune pour acquérir le goût, la passion aurait été un mot plus approprié, du cyclisme. Rêver d’une descendance à son image à qui inculquer certaines valeurs centrales n’avait rien de péjoratif. En fait, il ne désirait rien d’autre que partager ses joies, lui faire sentir quel plaisir se cachait derrière chaque départ et fin de course. Certes, il aurait aussi beaucoup aimé le voir gagner mais ce n’aurait été que victoire de surcroît. . . .

 

                        Malheureusement la réalité se présente bien souvent dans des atours  répugnants. Ses fils n’ont jamais côtoyé le milieu cycliste et ne le côtoieront sans doute jamais.

 

                        Enfermé dans une pièce aux dimensions modestes, enfoncé dans son séant de moleskine, le regard plongé dans les méandres concassés du faisceau lumineux sur l’écran de projection, Albin éprouve une pesante nostalgie. Il imagine, se replonge dans le contexte. Dix ans en arrière. Un siècle, une éternité . . . Joe Dassin l’avait pensé avant lui dans l’été indien. Les meilleurs souvenirs ont tendances à s’éloigner beaucoup plus vite que les moins bons. Tout comme Jacques Brel chantait « On n’oublie pas, on s’habitue, c’est tout ! », Albin se rend compte qu’outre le fait de ne rien avoir omis, il ne s’est jamais adapté à sa situation. A présent, il en est réduit à ces images du passé qui ne se réduisent pas à des images dépassées. Passéiste devenu, il visionne ce que fut sa jeunesse et se remémore cette période dans laquelle ses lunettes trop enfoncées l’empêchaient d’admirer les luisances solaires. Posé (déposé ?) sur son fauteuil roulant, il se questionne sur sa méthode de déconstruction. Avec quelle savante alchimie est-il parvenu à créer ce fatras merdique dans lequel il s’embourbe depuis moins d’une décennie ? Quel pouvoir a-t-il en main pour accomplir autant de prouesses techniques ? Magicien, certes, mais pas illusionniste, sa chaise métallique est bien là comme digne remplaçante de cet autre cadre dont il excellait.

 

                        Sa femme ? Terminé ! Ce n’était pas qu’elle lui déplaisait fondamentalement (quoique, contrairement à Brassens, il n’aurait pas été jusqu’à dire : « tout est beau chez elle, il n’y a rien à jeter ») mais il fallait bien évoluer, voir ailleurs, tenter de nouvelles ouvertures. Non, au demeurant il n’avait rien contre son ancienne épouse mais rien contre les autres femmes non plus ! Epoque où l’essentiel était de tout changer, avancer, comparer l’incomparable. Du coup, il compara une aventure ( quand on cherche, on trouve ! ) réputée sans lendemain à ce qu’il avait sous la main. Sans scrupules outranciers, il s’enfuit sans s’en faire, laissant loin derrière la femme avec qui il avait partagé nombre de corps à cœur. Cependant, cette dernière continua à faire prévaloir sa signature testamentaire dans une région rejetée de son âme.  Mais, peu importait, au fond, c’était une époque où rien n’était vraiment perdu, époque glorieuse où le chemin parcourut ne s’écroulait pas dans un fracas implacable au fond du précipice. Avancé, voilà le contrat que l’existence avait cosigné avec Albin. Les doutes ne s’étaient manifesté qu’un peu plus tard, lorsque Catherine s’opposa, avec plus en plus de fermeté et de véhémence, à ses visites improvisées. Devait-il prendre rendez-vous pour retourner voir son ex ? Aberrant ! La situation devenait grossière autant qu’incongrue !

 

                        Le cyclisme ? Aboli également mais pas sur un coup de tête de sa part cette fois-ci. Cette maudite course, ce maudit gentleman d’Octobre 1987 ! Jamais il n’aurait dû le faire ! Malheureusement pour lui, il n’était guère doué pour les prédictions et autres pressentiments. Son ami d’enfance l’avait convaincu de « tailler les 35 bornes à donf sans se retourner ! » Ouaip, comme il l’avait prétendu « On va s’éclat’, ça va être le panard, top là », il n’avait pas manqué de s’éclater. Mais, comment résister à de telles prévisions ? Et puis à quoi bon ? Il ne possédait pas de boule de cristal et aurait ri au nez de celui qui lui en aurait parlé.  Il se joignit ainsi au projet sans s’attendre une minute à croiser sur la route de son destin cette maudite tache d’huile-ci, camouflée derrière ce virage-là, dans cette présente-descente ! ! ! L’absence de bordure protectrice causa le reste des dégâts : glissade sur le dos, survol d’une portion de ravin à 45 km/h, platane comme butée, colonne vertébrale brisée.

 

                        Voici, en quelques mots rapides, ce qu’avait été l’avenir d’Albin après cette relative heureuse époque dans laquelle il est replongé à présent. Une petite vie peinarde échue à l’âge de 43 ans, en pleine ascension (mais ascension vers quoi ?). Le reste, situation professionnelle et matérielle, demeurait presque insignifiant lors de la mise en balance avec les événements projetés par ce maudit appareil.

                       

                        Non, en y songeant, cet ustensile n’a rien de maudit, il lui permet à volonté de se replonger dans une conjoncture plus favorable. Ces images lui appartiennent presque physiquement, presque tactilement, comme s’il pouvait les toucher, se les approprier à un niveau très profond et, pourquoi pas ? , les revivre, faire corps (cœur ?) avec elles. D’ailleurs, à force de les regarder, les fréquences de ses réminiscences s’accroissent mais, après tout, quel autre plaisir peut-il  avoir maintenant que sa seconde femme l’a quitté (plaqué est un mot diablement exécrable ) ?

 

                        Pourtant, depuis quelques temps, Albin a cette bizarre impression de revivre de façon quasi-mystique ces évènements. Il va même jusqu’à croire quelquefois avoir affaire à des images diffusées en direct . . .  Quand il ne se confond pas complètement avec la scène projetée ! ! Lui, là-bas, clivé avec lui ici, puis lui là-bas et plus d’ici, car à quoi rime le mot ici quand on est entièrement plongé là-bas ? ! Et d’ailleurs, pourquoi continuer à employer les mots «  là-bas » ? Par rapport à quoi ? Ne mange pas la bouche pleine espèce de mal appris !

 

                        La peur de devenir fou taraude Albin. Cette crainte ne l’a pas quitté depuis l’enfance mais, alors qu’elle était demeurée diffuse jusqu’ici, elle prend des proportions Babéliennes ces temps derniers. Les images finissent-elles par être présentes dans la pièce ou bien est-il projeté dans le lieu qu’elles retracent au rythme de la courroie du projecteur ? Dilemme impossible à traiter en deux temps, trois mouvements. Sortir une feuille de papier, disposer les différentes variables dans un système d’équation à trois inconnues (les facteurs « ici, là-bas et folie ») puis se mettre à plancher. Voilà une opération fortement recommandable.

 

                        En dépit de ces solides projets, Albin reste happé par l’iconographie galopante qui sévit sous ses yeux. Que ne mettrait-il pas en chantier pour se retrouver sur ce vélo, les jambes à nouveaux musclées et valides ? Il se sent presque d’attaque pour gravir six cols de suite afin de rattraper partiellement le retard accumulé depuis sa chute.

 

                        Retrouver Catherine et les enfants aussi serait une bonne chose. A présent, avec le recul, il serait prêt à pardonner (extrême faveur) à sa femme son fessier encombrant, son nez en bec d’aigle, ses rougeurs de peau et même (en bon prince) son accent du nord. Certes, il a conscience d’aller loin; de repousser les limites de la compassion mais cette absolution n’irait pas sans un gain en retour : revenir en arrière.

 

                        Comme il était jeune ! Comme il demeurait quasi perpétuellement en pleine forme ! Quel pouvoir cet objet ! A la manière d’une réelle machine à remonter le temps, elle parviendrait à faire des tours à faire pâlir d’envie un David Copperfield en personne. Moment où la fiction rejoint la science . . .

 

                        Sur le film, il recommençait à gravir cette fameuse côte qui lui en avait tant fait baver.  Il voyait la petite tête rousse de son fils dépasser de la vitre arrière droite du véhicule. La caméra dans la main gauche (tiens, une transaction s’était donc déroulée entre Paul et Jacques ?), il l’inscrivait dans l’histoire. Belle perspective en somme, restée à jamais figée sur une pellicule magnétique dans un de ces instants qui ouvrit à Nietzsche la perspective philosophique du surhomme ! Son sourire moyennement esquissé ne trompait personne sur sa souffrance (il était réellement impayable cet espèce de surhomme à la peau de sauc devant les lucarnes !). Alors, il refermait la bouche, préférant montrer sa rage plutôt que de céder sa place à un faux-semblant de facilité.

 

                        Assis devant l’écran, Albin a la sensation vaguement étrange que ce dernier est en train de grossir, prenant un espace usurpant la fonction même de la pièce. Ca doit être un effet de son imagination, à force de fixer l’écran, il a dû être comme qui dirait hypnotisé par lui, à la manière du colibri qui se noie dans les yeux du boa. Toujours est-il que la sensation est étrange, la bobine continue sa rotation régulière, le claquement se fait encore entendre mais c’est la pièce elle-même qui semble rejoindre le représenté visuel de l’écran.

 

                        Et puis cette lumière puissante n’est-elle pas celle du glorieux soleil de Juillet ? Et cette légère brise qui lui caresse le visage et qu’il retrouve telle quelle, d’où provient-elle ? Il n’y a pas, à sa           connaissance du moins, de courant d’air qui traverse le séjour! Mais, le plus étonnant réside dans cette impression, encore imprécise, de chaleur et de fatigue musculaire.

 

                        Alors, assis sur son fauteuil, de moins en moins, ou sur sa bicyclette? La confusion s’immisce tel un reptile au sang froid zigzagant dans un jeu de quilles en se rapprochant inexorablement de son but. Se lever sur ses pédales à présent, adopter la position dite de la « danseuse », vaciller de droite à gauche ; être posé là où on vous a posé et sentir la rudesse du cuir… Impossible à vivre, sensation intenable, paradoxe  non contenable… Albin, soulevé sur ses avants bras, se penche d’un côté et d’un autre de manière alternative jusqu’à ce que l’inévitable se produise : il chute la tête la première sur la table basse de son salon.

 

                        Plus tard, la douleur associée à quelques rêveries cauchemardesques le réveille brusquement. D’un regard encore absent, il se retourne et voit le projecteur en train de faire jaillir de ses entrailles un mince filet de lumière blanche reposant sur le vide. Ce n’était donc qu’un rêve. En suivant le parcours linéaire du faisceau lumineux, il se retrouve plongé des années en arrière, toujours sur son vélo. Un sourire radieux envahit son visage.

 

                        Il venait de prendre la position dynamique de la danseuse et tirait la langue de manière impudique, une langue rose aux pourtours violacés, et semblait se ficher de toute obséquiosité (petit mal appris !). Etrange, lui qui habituellement se tenait à l’abri de l’obscénité de ses contemporains ! Mais l’élément le plus étonnant du tableau, voire le plus détonnant de l’histoire, se situait sur un autre plan.

 

                        Son fils avait changé d’aspect, certes, il paraissait avoir vieilli (une sorte de transformation de Jacques en Paul), à moins que ce ne fût Paul qui ait rajeuni, enfin bref, l’essentiel était ailleurs. Le col… La borne… Le paysage… La borne, oui, la borne jaune indicée 340, elle était déjà là avant son évanouissement, avant qu’il… mais il est à terre, il a basculé ! Et personne pour le remettre sur son fauteuil. Comment doit-il faire ? Comment aurait fait son père dans de telles circonstances ? Question inefficiente pour deux raisons : premièrement son père n’a jamais été handicapé moteur, deuxièmement, il a beau se questionner sur une éventuelle action paternelle héroïque, il n’en connaîtra jamais la réponse. Et puis, et c’est à cet endroit précis où il rejoint sans conteste son géniteur, en n’importe quelle occasion, on se DE-MER-DE !, alors autant entamer de suite le « projet d’auto-désembrouillage ».

 

                        De toute façon, l’aspect matériel de la chose reste secondaire face à cette énigme : comment, pourquoi, dans quel but, le paysage est-il resté à cet instant T ? Peut-on envisager que le projecteur se soit arrêté durant sa période de KO ? Ou bien est-il possible de penser qu’il ait illusionné le knock-out ? Les deux propositions semblent fallacieuses, Euclide en personne s’en serait retourné dans sa tombe s’il en avait perçu les échos. Non, il y a certainement une autre possibilité non encore envisagé. Il faut laisser ça de côté pour l’instant.

 

                        Non, ce qui préoccupe Albin de façon plus prégnante à présent se localise plutôt dans la sphère de la désidéalisation. En admettant qu’il ait rêvé tout cet épisode sportif, ce rêve lui a rappelé quelques réalités. Cette activité est difficile, elle demande beaucoup de concentration, d’efforts et des motivations exemplaires. En somme, ça fait mal (Albin se surprit à avoir oublié un fait aussi « Palissien ») et c’est loin d’être de tout repos. Et puis la chaleur et le vent de face, la douleur, le froid et les crampes…  Il se demande à présent si son idéal ne commence pas à vaciller sur ses bases. Certes, d’antan, l’envie d’arrêter, de descendre de vélo, était présente à chaque fois qu’une course devenait par trop abrasive pour les muscles et les nerfs mais la fierté « Relevons la tête que diable !  », venait contrebalancer le tout avec véhémence. Cependant, à présent, lui, pauvre invalide, de quel orgueil peut-il se targuer ? A quelle fierté se raccrocher dans ces conditions ? Sans doutes plus aucune ! Il doit se rendre à l’évidence : il n’a pas fait ses preuves, éliminé qu’il fût de la chaîne de production pour vice de (la) forme.

 

                        Le cyclisme peut-être plus mais la famille ? Il serait prêt à donner beaucoup ne serait-ce que pour voir plus de deux ou trois fois par mois le petit et le grand. Se racheter une conduite éventuellement, faire en sorte que ses enfants cessent de voir en lui une espèce de sale infirme qui n’a réussi qu’à faire capoter le ménage dans lequel ils grandissaient, naïfs . . Ah oui, c’était là un fait acquis, il donnerait tout !

 

                        Quant à Catherine, malgré son accent hors-mode et ses largesses arrières, il lui tarde tant de la revoir (et pas avec ce fumier de « dents de lapin » qu’elle s’est chopée !). Toutefois, il ne sert à rien de trop rêver ; pour l’heure, il en est réduit à admirer le spectacle, tout autant postérieur que celui de Cat… Mais attendez !… L’image sur l’écran est encore la même et la borne 340, située à la gauche de son double visuel n’est que légèrement en contrebas par rapport à tout à l’heure. Quant à l’écran… Il grandit à nouveau ! Albin qui, lors du tournage se trouvait à une vingtaine de mètres de l’objectif n’est plus qu’à une quinzaine de pas; pourtant il ne garde ni en mémoire sa décélération, ni son accélération ! ! Que se trame-t-il derrière ce tissu d’anachronismes ? Son représentant immortel grossit à vu et Albin, pétrifié, le regarde ahuri, terrifié qu’il est de devoir renouer prématurément, sans trop de préparations, avec un passé qui aurait dû rester intangible. L’écran le happe, bouche dévorante de papier blanc maculé, avec une précipitation absconse. L’image se déploie, la luminosité s’intensifie ; un moment, il se voit encore de face sur son vélo puis terminé, page tournée, il n’aperçoit plus que la R 18 conduite par sa femme. Elle roule à moins d’une dizaine de mètres effectivement. Le compromis visuel entre Jacques et Paul continue à le filmer en prononçant des mots incompréhensibles, des mots bizarres. Son fils, ça ! ? !

 

                        De la sueur sur son front. De la douleur dans ses cuisses. Des étirements dans ses mollets. Des courbatures dans les reins. Mal également au niveau de la nuque à force de soulever la tête pour voir la route. Ne plus essayer de poser pour la gloire est une tentative avortée pour rompre le mauvais sort : Albin n’en retourne pas pour autant dans son confortable refuge. Il est là, point final.

 

                        Se retournant, il aperçoit avec désarroi le fameux plot aux trois chiffres révélateurs. Il n’est maintenant encore qu’à deux cent mètres. Un virage s’annonce, « mon Dieu, faites que ce soit le dernier ! C’est insupportable ce que je ressens dans mes jambes malades, je n’ai pas repris le vélo depuis six ans, je vais m’écrouler, faites que ce maudit rêve stoppe sur le champ ! ! » Bien que pleurer sur son sort ou invoquer des puissances divines ne soient pas dans ses habitudes, (il mettra les pieds dans une Eglise pour son enterrement après les avoir mis pour son mariage) il y avait des moments exceptionnels, comme ceux-ci, où tout partait à volo. Mais les quémandes ne parviennent pas toujours aux oreilles lointaines du seigneur. Quelque fois il dort et, dans ces moments-là, il est temps d’aller chercher fortune au détour d’un autre chemin. Justement, en y réfléchissant, une énième chance s’ouvre peut-être à lui, il faut la tenter. Tout à l’heure, avant que tout ne bascule, sa chute a été le résultat d’une mise en danseuse malencontreuse. Et s’il renverse le processus cette fois-ci ; si, en tant qu’Albin anachronique, il se met debout sur ses pédales, se balance et tombe, alors l’espoir de se retrouver assis sur son fauteuil ne serait pas illusoire. Guérir le mal par le mal en définitive… Oui, mais le problème n’est plus le même à présent : son siège et la selle ne se confondent plus, l’espoir ne doit pas subsister, l’espace-temps a été changé. Et cet être/ex-fils hybride, crédible ment incroyable, qui semble se jouer de son âme avec son engin avide, quel étrange langue parle-t-il ? !

 

                        Le virage se déploie, laissant entrevoir une portion de route de cent mètres environ jusqu’au prochain. A certain endroit, le goudron fondu délivre des effluves de chaleur carbonisée et étouffante. Albin a l’impression qu’il n’en pourra sortir vivant : benzène, toluène, xylène, phénol, naphtalène, crésol . . .

 

                        Il est à bout de souffle, tente de mettre pied à terre, se rend compte « Oh, non ! », qu’il ne peut pas, sa chair, dilatée qu’elle était depuis un moment, s’est fondue dans le métal du guidon, de la selle et des pédales. La transformation a été insidieuse et ne lui a pas laissé le temps nécessaire à la prise de conscience. Le métal ne le fait pas souffrir outre mesure (tout au plus une légère sensation d’étirement, voire d’écartèlement), il est une simple prolongation de ses membres.

 

                        Non, la vraie souffrance est ailleurs. Courbature . . . contracture musculaire . . . ecchymose fessière… Poser pied à terre…« T’es vraiment incroyable ! Mais quand tu vas prendre du plomb dans la cervelle ? De mon temps… » Ta gueule, putain de fumier ! Tu m’as trop emmerdé pendant tout c’ temps ! ! Je n’suis pas un bout de pâte à modeler ! Fous-moi la paix !  [ Une tape derrière l’occiput ] « Comment ? COM-MENT ? C’est comme ça que tu m’parles ? Retournes dans ta chambre de suite avec ton pot de yaourt à la place du ciboulot ! Non mais qu’est-ce que c’est qu’ces façons ? ? J’vais v’nir t’botter l’train, moi, tu  vas voir ! »

 

                        Le droit à la Liberté est certainement prohibé dans cet étrange rêve. Et puis qui peut prétendre avec certitude qu’il ait affaire à un songe ? Un restant de vain espoir sans

Doute…

 

                        A présent, il a atteint la moitié des cents nouveaux mètres à parcourir avant le prochain virage et la R 18 qui le précède accélère progressivement. Sa femme sort la tête par la fenêtre avec une telle aisance qu’elle en a presque oublié la route, étrange… «  Adieu mon chou gras, on se revoit au sommet. » Son index pointé vers le ciel se marie savoureusement avec le mot adieu, mot pourtant incongru au premier abord. Parle-t-elle du sommet physique, libérateur en somme, ou bien du sommet métaphysique, celui de la mort ? La deuxième hypothèse tient un peu plus la route (contrairement a lui dans les circonstances actuelles). Si c’est ça, il se devait de préparer cette dite « libération » en évinçant au plus vite l’ancre embarrassante de l’instinct de survie.

 

            Dans l’absolu, elle le quitte. Sur un plan terrestre, elle renverse la vapeur en quelques sortes. Elle l’abandonne en pleine détresse, le laisse seul avec ses fantômes, ne lui accorde aucun répit, aucune grâce salvatrice, elle le plaque là, elle le (et même s’il n’aime pas ce mot) largue sans pitié après lui avoir indiqué une de ses anomalies corporelles fraîchement sortie des aléas d’une existence de grabataire. Chou gras…  Mon chou gras… Comme s’il lui appartenait encore ! ! De quoi rendre véhément !

 

                        Et ses fils, ils n’étaient pas intervenus une seconde dans la décision maternelle ; marche ou crève !, c’est comme ça avec les enfants, si tu tombes, attends-toi à te faire piétiner. Le pardon ? Une notion abstraite créée pour disculper l’homme de ses fardeaux, notion abolie avec le retour de la peine de mort dans les pays totalitaires.

 

                        L’automobile marron vient de disparaître derrière l’épingle à cheveux qui configurait le prochain tournant. A nouveau seul avec sa passion… A présent, absence de caméraman oblige, il se retrouve dans la position du cycliste venu de nulle part, projeté paradoxalement dans un film qui n’a jamais existé. De quoi dépasser de plusieurs enjambements toutes capacités d’entendement.

 

                        Payait-il pour une part d’égoïsme (on l’avait traité ainsi par le passé mais il avait eu bien du mal à entendre ce qui se camouflait derrière ce terme) ou bien pour sa trahison (autre mot employé à souhait par son ex-épouse) ? Pas de réponse convaincante, et puis, on ne parle pas la bouche pleine !

 

                        Le nouveau virage vient à lui, il dévoile progressivement un point d’horizon de cinq mètres qui varie au fur et à mesure de son déplacement jusqu’à ce que sa vision se projette au prochain. Une cinquantaine de mètres les sépare. La route demeure ascendante, piège mortel… L’idée lui vient soudainement de virer le plus vite possible sur lui-même afin de bénéficier du sens, oh combien plus reposant, de la descente. Il évalue la route pour vérifier si le demi-tour est possible lorsqu’il constate, oh non ! Quelle est cette nouvelle lubie surnaturelle ?!

 

                        Une couche de brume très dense s’abat sur le paysage. Elle monte du secteur aval et progresse tranquillement sur lui. De la brume en plein été ? Mieux vaut ne pas s’y aventurer surtout qu’il est loin d’avoir les atouts nécessaires pour braver le destin.

 

                        Alors que son passé n’est plus rattrapable, son passé devient distordant, torturant. Un début de crampe le prend à la jambe gauche, la chaleur lui enserre la tête, le métal en fusion commence à le picoter. Mais cela n’est qu’élément secondaire face à sa douleur à la gorge. Tel un pendu récalcitrant, il a l’impression  de se balancer au bout d’une corde. Les souvenirs descendent-ils du cerveau ou bien remontent-ils des entrailles du corps ? Impossible de répondre avec certitude à une telle question.

 

                        Il n’y a plus de courant d’air salutaire à présent. La chaleur envahit ses yeux. La solitude le lasse. Le prochain virage le laisse froid, ses convictions s’effritent. Une seule demeure pourtant, peut-être en raison de son invraisemblance inépuisable : il va se réveiller une dizaine d’années en arrière en compagnie de Catherine, dans le même lit. Il aura tout oublié de ces événements. Si on avait la grâce de lui fournir une telle chance, sûre qu’il ne répéterait plus les erreurs passées ou futures (il ne savait plus comment se situer sur l’échelle temporelle).

 

                        La chaussée devient glissante sur le bas côté, ce qui l’oblige à rouler au milieu de la route. Les roues ne tournent plus qu’au ralenti. Sa vitesse actuelle ne dépasse pas les cinq kilomètres à l’heure (limites de l’arrêt totale et de perte d’équilibre). Sa crampe lui bloque complètement la jambe gauche mais la droite compense la perte énergétique. Il n’y a plus à tergiverser à présent : mettre de la distance entre lui et ce fichu brouillard est devenu essentiel à sa survie. Il force, fait une grimace affreuse, hideuse qui lui distend les joues. Le mystérieux courage qui lui permet d’avancer accroît insupportablement sa souffrance. Il a dépassé l’agonie à présent, la laissant loin derrière avec la…. La brume, l’infâme, la diffamante brume n’est plus qu’à cinq mètres de sa roue arrière. Il force, se déchire un muscle, pousse un cri rauque, muet… La chaleur, quasi palpable, lui enserre la gorge.

 

                        Relevant la tête, il s’aperçoit non sans étonnement (étonnant qu’il soit encore capable d’étonnement !) qu’un faisceau de lumière blanche concentré en la base et élargi à l’extrémité, vient illuminer le paysage. Il se rappelle alors, dans un éclair de lucidité, que son fils, lors du tournage initial, avait arrêté de tourner alors qu’il venait tout juste de franchir le sommet du col. Or, s’il est bien incorporé dans la pellicule et que tout ceci a quelque réalité, alors il doit à tous prix arriver en haut avant la fin du film. L’irrationnel du moment étant logiquement inimaginable, il peut au moins imaginer ça. En accédant sur le plat, juste avant la descente, peut-être pourra-t-il  sortir de la bande magnétique et se retrouver à nouveau dans son salon, au côté du projecteur diabolique.

 

                        Ces paramètres étant posés, Albin constate qu’un incident (qui ne va pas pour le rassurer) se déroule sous ses yeux : le rayon lumineux est en train de perdre en intensité.

 

                        Cet évènement laisse peu de doute sur la suite : le monde iconique dans lequel il est enfermé risque de se refermer à tout jamais sur lui en le constituant prisonnier de son corps artificiel ! En y songeant, c’est bien ça, sa femme l’avait compris lorsqu’elle s’en fût ! Oui, mais quand bien même eût-il été plus perspicace, il ne possédait que ses jambes pour moteur alors que Catherine détenait le pouvoir de l’explosion.

 

                        Il accélère, son taux d’adrénaline grimpe de manière brusque, il ne reste plus qu’à pédaler à donf comme l’aurait dit son ami d’enfance. Pédaler, certes mais pour être irrémédiablement rattrapé l’instant d’après… Le mythe de Sisyphe en quelque sorte… Etre condamné à perpétuité, mais pas par Zeus présentement ! , à rouler un énorme rocher au sommet d’une montagne…

 

                        Il continue à vider ses dernières réserves mais trop tard ; l’obscurité envahie le ciel, le noir total s’apprête à tout figer dans l’immobilité. Un coup de tonnerre éclate. L’inertie va le pétrifier, la plante carnivore se referme sur l’insecte inconscient des dangers encourus en bravant sa sévérité. La témérité intempestive du renard entrave l’émergence autoritaire du destructeur immodéré . . .

 

                        Dans la pièce de projection, Albin gisait sur le tapis. Sous l’effet de ses gesticulations semi-conscientes, il s’était entortillé la gorge des bandes cinématographiques éparpillées sur le sol. Le projecteur quant à lui, sous l’effet d’une utilisation trop intensive, avait surchauffé : son moteur venait tout juste de griller. Une forte épaisseur de vapeur avait recouvert l’atmosphère. Elle provenait de la cuisine où Albin avait mis des pâtes à cuire deux heures auparavant.

 

                        En se réveillant, Albin, dans un état vaseux, constata que sa gorge lui faisait mal. Découvrant les bandes qui lui striaient le cou, il eut un instant de perplexité avant de découvrir qu’il s’était débattu durant son cauchemar avec les films qui gisaient partout dans la salle. Il tenta ensuite de se relever du sol où il était étalé mais se rappela qu’il n’en avait plus les moyens. Il appela donc tout naturellement Catherine qui ne devait pas être loin. Mais que faisait-elle ? Jamais là quand on avait besoin d’elle ! Après tout, elle n’avait dû que momentanément s’absenter. Il héla donc Jacques puis Paul mais sans récolter plus de succès. Les gamins devaient être à l’école (à 7 et 10 ans un Lundi après-midi, ça paraissait évident) mais Catherine ? Jusqu’à nouvel ordre, elle travaillait la nuit. Et alors ?

 

                        Ne se formalisant pas outre mesure sur l’absence de réponse, il rappela plusieurs fois. Aucune réponse n’émergea malgré les sollicitations répétées d’Albin en direction de la

cuisine. Albin commença alors à avoir de gros doutes sur l’intérêt de sa vie. . .

 

( 19 décembre, 2013 )

Dragon de feu et dragon des glaces.

Dragon de feu et dragon des glaces.

 

Lui est un homme vêtu d’une cape, d’un chapeau et de bottes. Surplombant le sommet d’un toit basculant en pente douce vers le sol, il regarde une femme agenouillée en contrebas. ll est revêtu d’une grande redingote de flanelle et sa chevelure blonde est détrempée par la pluie qui s’abat inlassablement sur ce paysage nocturne. Un lampadaire situé à proximité éclaire la scène de sa lumière diaphane. Lui pense mais elle entend toute ses réflexions intérieures et elle le fixe. Il sait qu’elle le comprend. 

Lui : Du jour où je l’ai quittée je ne pouvais rester ni neutre ni passible à son égard. Chacun retranché sur ses positions, au fond de nos tranchées respectives, je savais que la guerre allait éclater, il ne pouvait en aller autrement. A la passion initiale s’est substituée une haine toute aussi forte. Il en va ainsi… Dés lors que je me suis séparé d’elle, j’ai ressenti l’arrachement et  commencé à la haïr, toutes mes pensées étaient retournées contre elle. Dans la moindre ombre, le moindre reflet, dans la moindre silhouette, son image m’apparaissait. Celle-ci m’était tant insupportable qu’à chaque surgissement je m’évertuais à découper, morceler, éclater son image et je la rendais laide, immonde et j’établissais des règles dans lesquelles elle n’avait plus aucune chance d’échapper à mon courroux et je la transformais en une lèpre contagieuse que je m’amusais à désosser pour n’y voir plus qu’entrailles pourries et vérolées. Je les élevais alors dans le ciel et les faisais éclater  afin que leurs bouts retombent en morceaux sur les passantes et qu’ils puissent ainsi se rendre compte de qui elle était. Paradoxe : lorsque son apparition faisait défaut, j’en venais à me concentrer de toutes mes forces afin qu’elle vienne me hanter. Je désirais tant la voir surgir du fond de ma nuit. Ceci afin d’assouvir ma soif de vengeance destructrice que les neurones de mon cerveau en furie gonflaient à en éclater. Parasité en permanence par son image, j’en venais à ne plus pouvoir trouver le repos et la maudissais souvent. Et pourtant je découvrais dans cette nouvelle torture une véritable exaltation qui me ravivait en même temps qu’elle m’effrayait… J’en arrivai de la sorte à fuir toute forme d’apaisement qui m’aurait éloigné de ma haine, et finalement d’elle et de sa si charmante mauvaise compagnie !!

Les pensées de cet homme sont abjectes.  Pourtant, je ne sais comment, je pense pouvoir le comprendre, saisir une part de son raisonnement ?… En outre, physiquement, je lui trouve des traits communs aux miens. Je ne suis pas loin de lui et cependant à distance. Il me met mal à l’aise.

Elle : Je ne sais pas si je pourrais comprendre un jour le danger qu’il représente pour moi ? … D’autres m’ont soufflé les parfums pourtant enivrants du danger. Ces autres avaient remarqué que, quoi qu’il fasse, il semblât trop souvent dérangé… Je préférai l’ignorer, or, ces paroles d’avertissements retentissaient pourtant au plus profond de moi. Pourquoi diable son courroux s’est-il ainsi abattu sur ma frêle personne ? M’a-t-il traité d’une telle manière, avec autant d’animosité, pour me faire endurer le poids de ma différence !? Il y eut le passé avec lui puis, tout bascula. Plus jamais rien ne fût comme avant…  Avant… Il pouvait encore se confier à moi, j’étais comme une partie muette de lui-même, bien plus une ouverture passive, une oreille ouverte, plutôt qu’une partie active. Sa bouche pleine de mots, ses phrases pleines de sens… Si peu sourde à ses tourments, si encline à lui prêter attention, je ne pense pas avoir failli à sa recherche d’une écoute. Il partageait sa vie avec moi, m’appelait régulièrement lorsque nous étions éloignés, et semblait même parfois ne plus pouvoir se passer de ma présence…  Il me regardait si souvent avec un regard incisif et pénétrant qui plongeait dans mon âme comme d’autres vont chercher une perle au plus profond d’une mer turquoise. Un regard fort qui ne ment pas. Je pense qu’il m’aimait en sommes !! Il est si loin à présent !.. Inatteignable. Que fait-il si loin !?

La femme ressemble à Clara. Des larmes coulent de ses yeux fixant l’homme. Ou bien est-ce des gouttes qui ruissellent sur son beau visage d’ange ? Elle a joint ses mains en ce qui ressemble à une prière muette. Ses interrogations sans mots la blessent. A mesure que le fruit de l’indifférence en elle se dresse.

L’homme agenouillé se relève. Il écarte les bras. De mon point de vue instable, ceux-ci paraissent des ailes étendues. Elles s’allongent, soulignant sous leurs aisselles des plumes suspendues. Des doigts de la main gauche sortent des cœurs rouges et sanguinolents qui, plus légers que l’air, s’élèvent dans ce ciel de suie pour retomber en une petite pluie fine. De ceux de la main droite jaillissent des flèches rouges qui s’élèvent à vitesse prodigieuse au sommet d’un ciel opaque. Sous une pluie orageuse le monstre passe à l’attaque ! La vitesse des projectiles se cumule alors avec la langoureuse légèreté des cœurs qui retombent, paisibles, vers la belle et sensible. Elle est là au milieu d’un amour destructeur et garde la tête haute attendant son malheur. Des flèches la frôlent, des cœurs la caressent mais elle ne change pas de rôle évitant toute bassesse. Soudain son menton se redresse et, de son regard de pluie, jaillissent des adresses, d’amour et de tendresse, vers celui envers qui elle croyait jadis. Mais une flèche s’enfonce maintenant, tel un sombre appendice, au fond de son sternum. Le cri de la belle est brutal, elle fait un pas en arrière, glisse et choit sur le bitume se cassant le sacrum.

Alors, l’homme aux membres démesurés change sous mes yeux révoltés. Son visage s’étire, grandit dans des craquements horribles. Son menton s’étire vers le bas, prenant son plexus pour cible comme s’il cherchait racine dans une terre plus fertile. Des cris commencent à émerger de cette gueule d’enfer et,  dans cet air glacé, j’entends au loin des ricanements infantiles. Ce sont des cris d’espèces rares de chacals enragés qui, poussés par le vent, viennent nous déranger. L’homme n’en est plus un à présent, son humanité a été transformée. Aucune ressemblance possible avec un quelconque être humain qui aurait en une quelconque manière ressemblé à une part de moi-même. Privé de mains, privé de jambes, j’observe un grand mépris pour toute symétrie dans ce corps qui se tend… Sous mes yeux à facettes multiples, s’accumulant en divers lieux de la scène, il atteint son ultime changement et prend une forme stupéfiante de… bête démente, enragée, endiablée, une forme qui déjante, sort de ses gonds, une forme de dragon !?

L’animal monstrueux s’élève soudain dans le ciel, camouflant la lumière blafarde,  avant de plonger vers le corps gisant de la belle. Au moment où il s’approche, l’un des projectiles de chair et de sang bascule vers son visage. De sa gueule immonde jaillissent des gerbes de flammes brûlant sur leur passage l’obscurité de suie. Ces gerbes forment un cercle de protection autour de la muse. A l’abri du danger, composé de ses propres techniques et ruses, le dragon de feu s’empare de sa nouvelle protégée de ses pattes griffues. Il la soulève et s’élève vers un ciel illuminé par de nouvelles gerbes brûlantes. 

Un ballet s’improvise et le duo tournoie. Il forme maintenant une dyade tourbillonnante qui brûle chaque partie de l’espace en un manège aux milles étincelles. La scène est colorée, riante et fait sourire le ciel. Mais soudain un drame survient. La femme s’éveille et sa cage thoracique explose, laissant à nu un cœur qui jaillit au firmament, se distend et éclabousse en un tas de lamelles éparses. Ces filaments de flanelles tracent d’abord une route ascendante qui retombe sur sa pente naturelle. Les lambeaux m’encerclent, pénètrent dans la terre et se fige autour de moi tels des barreaux tordus. Me croyant abrité, je me retrouve perdu, pris dans un sarrau trop étroit qui m’atterre. Modeste observateur, je me retrouve alors bloqué dans cette cage de cœurs. 

Pris au piège dans cette prison de chair palpitante, je sens une forte chaleur envahir mon corps. Cette chaleur devient vite insupportable, m’étouffe et me brûle. Je n’y suis pas habitué, mes épaules me cuisent, ma tête s’irradie, mon cœur me cuit. La douleur est terrible. Un cri rauque sort de ma gorge enflammée. Le son se répercute plus haut, jusqu’au couple en fusion. Situé sous la dyade étincelante, je constate que la vitesse de leur rotation se tempère pour finir par s’estomper. Mon cri les a alertés ! Ils baissent la tête dans ma direction et me fixent. Leurs yeux de braise s’échappent de leurs orbites pour venir s’immiscer sous mon crâne. Ils cherchent à savoir !!? Ils veulent connaître le flot de mes pensées. La douleur dans ma tête devient intenable. Je ne peux plus vivre ça…

C’est alors que mes propres yeux sortent de leur emplacement habituel, fuyant leur lit aux formes arrondies pour s’éloigner de mon corps et cela sans mon accord.

Je vois la scène de plus loin à présent. Nos trois corps n’ont plus aucun mouvement. Le film s’est arrêté. L’image globale vient de se figer. Les deux êtres de passion sont en lévitation au-dessus de moi dans un espace à peine réverbéré par quelques lumières diffuses. Le temps lui-même a suspendu ses gouttes d’eau. Par leurs yeux qui me pénètrent, les deux êtres immobiles injectent leurs pensées tel un venin répugnant.

Elle : La chose située plus bas a poussé un cri. Cet être, de quoi est-il composé au juste ? Est-il de souffrance ? De quelle profondeur abyssale provient  cette souffrance ? Est-elle brute ou bien fait-elle partie d’un maillage subtil ? Celle-ci lui rebute-t-il ou bien l’engrenage est-il plus habile ? Serait-ce de ses  yeux en action,  qu’il souffre ainsi ? Comme si la douleur était une réaction à sa position voyeuriste ? Ou se peut-il que la raison de son malheur soit d’être ainsi enfermé dans cette cellule qui n’est autre que mon cœur en lambeaux ? Qu’a-t-il fait pour mériter non pas ma chair palpitante mais ne serait-ce que les résidus de celle-ci ? Pourquoi cette chose a-t-elle ainsi droit à ma prison d’amour ? Certes, il n’a que ce qu’il reste de ma capacité d’aimer mais comment peut-il toutefois le mériter ?

Ces paroles agressent toute ma pensée. Je n’en peux plus de les entendre, la torture est à son point culminant. Ces propos dégradants ont un impact lancinant sur mon esprit. Ils s’immiscent en moi comme une maladie vérolée, leur pouvoir de nuisance me donne des éruptions volcaniques des plus obscures.  Je n’ai plus la force de me révolter et m’agenouille en manant pour implorer clémence, alors que des gouttes de cendres assaillent mon cerveau en démence. Pour la belle, je ne veux être ni chose ni voyeur et encore moins presque indigne des miettes de ce cœur en bretelles. Mais je l’entends, déjà, lui, avec sa voix raillée de bête enflammée.

Lui : Que fait « ça » dans les parages !? Ca ne devrait pas être là. Ca n’a rien à faire dans mes pensées, fût-ce les plus profondes. J’aimerai faire de ça un mirage de brume qui, aux premiers souffles matinaux, se dissiperait avec les brises maritimes. Mais il n’est pas une image que je pourrais à ma guise faire disparaître… Tout bien considérer, puisque je ne peux le consumer, au moins le faire disparaître ! Il est la partie la moins noble de ce monde dans lequel je vis. Une lâcheté à son apogée ! Ou un projet à cacheter ?…

Je hais cet animal immonde tout autant qu’il m’inspire quelque peur. Je le vois à présent lâcher la belle qu’il tenait dans ses bras pour s’approcher de moi. De sa gueule effilée, au bout de son cou de plusieurs pieds de long, sort un acide gastrique qui me coule dessus en plusieurs gouttelettes bouillonnantes. Ses yeux me fixent et la couleur de sa peau, aux teintes pourpres, s’emmêlent de teintes écarlates.

Plus loin, cette femme qui avait si peu d’égard à mon encontre tout à l’heure, exprimant clairement ne pas valider le peu d’attache qu’elle a pour moi malgré les rets de sa prison de cœur, s’échappe en une sorte de travelling arrière. Le ciel a pris des nuances rougeoyantes et je vois sa silhouette rapetisser à mesure que son image s’estompe vers le haut, sur la droite de ce tableau que brosse mon esprit de sa verve créative. 

Un moment le décor se dérobe à ma sagacité. En peu de temps, c’est tout l’autre univers qui bascule et s’échappe à son tour. Un dragon, très différent du précédent, se tient debout devant moi sur un fond blanc. Il arbore des écailles d’un bleu clair étincelant. Ma logique est battue en brèche, je suis désespérément à la recherche de l’ancien univers dans lequel je baignais encore l’instant d’avant.  Où se trouve le dragon à la peau rouge vif qui, il y a une minute à peine, venait à moi plein d’une hostilité belliqueuse ? Mes yeux scrutent encore la scène quelques temps puis, perdu, je me dirige vers la seule forme, le seul motif, qui se découpe encore dans cet univers de solitude et de désespérance. Mes pieds glissent sur le sol. Je baisse les yeux et constate que celui-ci est composé d’une glace dure et réfléchissante. Je m’avance vers cet autre animal  qui, visiblement, ne me cherche aucun mal. Ce dernier s’approche également, visiblement aussi étonné que je le suis.

Sans bruit, nous nous fixons des regards. Il n’y a ici ni pluie, ni lumière artificielle, seul le blanc inaugural nous accueille dans cet étrange paysage. Nous sommes à quelques mètres l’un de l’autre à présent et je constate avec anxiété que ses mouvements et gestes sont en tous points semblables aux miens. Se pourrait-il que ?

Mon nez se heurte alors à son museau et cependant je ne ressens ni odeur, ni écart de température, ni sensation de contact avec une source physique et chaleureuse. La surface est lisse… Une glace !… Un miroir !… Tout aussi glacé est sa texture que cet environnement  gelé dans lequel je ne me sens pourtant pas transi. Plutôt que malmené par ce froid polaire, mon esprit saisi s’apaise dans cet univers paisible d’apparence austère. Je ne peux plus lutter contre l’invraisemblable vérité !! Je suis devenu ce dragon aux couleurs bleutées qui prendra ses galons en pastels argentées. Les cellules denses de kératine qui donnent la solidité à ma peau d’écailles me protègent totalement du froid polaire. Elles font le pendant à la patine de ce sol marbré de gerçures teintées. J’accepte peu à peu le nouveau sort qui est le mien et  me sens bien à présent, plus à l’aise. Je contemple dans ce miroir  tous les détails de cette image qui m’apaise alors qu’une neige silencieuse tombe alentour, paisible et sereine. Une idée guerrière, presque une idée de patriarche, de vieux roi régnant sur son royaume derrière sa grande arche translucide, me vient alors. Il me faudra par tous les moyens protéger mon nouveau monde des agressions extérieures. Je me vois d’ores et déjà lucide  de mon devoir.

Je songe à la scène précédente qui se fige en tableau dans ma mémoire vagabonde : cette femme qui ne m’a apporté que douleur et ce rival, dragon de feu, écumant, éructant, qui devra tôt ou tard être éliminé pour faire place à ma gloire enluminée. Un jour viendra…

Pour l’heure, je ne veux plus songer à cet intermède douloureux et admire à nouveau ma belle anatomie dans le miroir de glace. Inattendu, ce visage et ce corps monstrueux… Long cou, mâchoire large et robuste, ailes qui doit m’être possible de déployer à mon gré, pattes musclées et musculeuses, queue puissante et crâneuse, bouclier d’écailles invulnérable et vénérable, mes nouveaux atours me séduisent. Je suis, donc je reste…

 

 

( 19 décembre, 2013 )

GENESE

GENESE

Aux joutes nous nous fûmes connus

Et, sur la route, nous nous enfuîmes vers l’inconnu

Depuis, que de parcours jalonnés de joies et d’embûches !

Que de détours mort-nés où la foi même trébuche !

Des idées de jeunesse aux désirables compromis,

Des plaisirs qui renaissent aux enviables donc promis

Nos souhaits oscillèrent entre ces cruciales valeurs

Et nos vraies prières vers cet agréable bonheur

Et si, d’aventure, nous restâmes sans ces questions posées,

Si, en nature, nous nous pâmâmes dans des positions osées,

Ce fut, l’espace d’un instant, pur octroyer le reste.

On crut, mais pour un bref instant, faire ployer la peste !

Or, les interrogations demeurent et demandent résolutions.

Sans elles, toutes programmation fait peur et quémande l’attention

Alors, le bercement de cœur ne surpasserait-il pas celui de tête ?

Le tourment du désagrément ne cesserait-il pas pour une fête ?

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